dimanche 5 septembre 2010 

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Alain Corvez - L’AFGHANISTAN est un théâtre d’opérations injustifiées

samedi 16 mai 2009


1. La France, du fait de son passé qui la lie au reste du monde, de son ancien empire colonial avec lequel elle a conservé des liens étroits d’amitié et d’intérêts, portés par le vecteur unique qu’est la langue française et l’Organisation Internationale de la Francophonie où une soixantaine de pays ( 55 membres ou associés et 13 observateurs) apportent en général à chaque sommet annuel leur soutien à notre pays, ne peut être comparée à aucun autre pays au monde quant à son rôle dans le monde, ses ambitions et ses devoirs. Il est donc illusoire de vouloir juger son action à l’aune de celle des autres pays, particulièrement des autres Etats européens pour l’Union Européenne, ou des autres Etats occidentaux pour l’alliance atlantique dont elle est membre fondateur et à part entière. Même si cela dérange certains pays, et j’ajouterais hélas certains Français, la spécificité française est une réalité incontournable, renforcée par l’invulnérabilité que lui a procuré l’accession à la puissance nucléaire grâce à l’action opiniâtre du Général de Gaulle.

Le monde est en pleine mutation et, dans moins de dix ans, les équilibres actuels déjà ébranlés auront disparus au profit de nouveaux pôles de puissance qui feront face à de nouvelles menaces, dans des registres totalement nouveaux : le faim dans le monde, le réchauffement climatique et ses conséquences, la pollution de l’air, le manque d’eau, entraîneront des appropriations des ressources naturelles par les Etats qui le pourront, des migrations de populations qui créeront des antagonismes croissants face auxquels les organisations supranationales comme l’UE ou l’OTAN sont démunies : le monde abandonnera alors ces utopies impuissantes pour revenir par nécessité aux réalités et aux particularismes locaux qui s’exprimeront de plus en plus fort par les seules entités capables de faire face : les Etats nationaux.

2. Dans cette conjoncture, les débats sur le retour de la France dans l’organisation militaire intégrée de l’OTAN prennent parfois un tour surréaliste. D’abord parce que si vous interrogez les militaires français ils vous diront pour la plupart que ce retour est consommé et qu’il reste juste à l’entériner officiellement pour nous donner la place et les postes qui nous reviennent. Et ils ont raison, car cette confirmation officielle est déjà annoncée par nos dirigeants et par l’Ambassadeur des Etats-Unis à Paris, Craig Stapleton, qui s’en félicite et nous félicite : elle aura lieu à Strasbourg-Kehl en avril 2009 au sommet anniversaire de la création de l’Alliance, il y a quarante ans à Washington, le 4 avril 1949. Au passage on remarque que les forcenés de l’abolition des frontières se plaisent à considérer la ville française et l’allemande séparées par le Rhin comme une seule entité européenne. En outre, tous les cercles de réflexion, toutes les arcanes officielles de la Défense française considèrent que le « NON » français du 29 mai 2005 a constitué un grave revers pour la Politique Européenne de Sécurité et de Défense (PESD) qu’ils appellent de leurs vœux, et qu’il faut donc trouver des remèdes à ce coup d’arrêt provoqué par un peuple aveugle ou mal informé.

Ensuite parce que se greffe sur cette volonté du Président Sarkozy l’illusion que cette démarche est indispensable pour avancer dans la construction d’une Armée européenne. Or qu’en est-il ? Les Français les plus européistes sont depuis des années les seuls à croire réalisable cette force. Les autres pays européens ne s’y intéressent pas, considérant que l’OTAN est nécessaire et suffisant pour leur défense, à moindre coût, qu’ils soient anciens de l’UE ou nouvellement admis. Pour faire plaisir aux européistes français, l’Allemagne a fait preuve d’une simple « amabilité calculée » pour reprendre l’expression du regretté Paul Marie de La Gorce, lors de la création de la brigade franco-allemande, et les autres pays n’ont offert qu’une participation symbolique à l’Eurocorps car ils ne veulent absolument pas d’un système européen indépendant de l’OTAN. C’est donc une chimère que poursuit notre Président à moins que, plus machiavélique encore, il dissimule aux Français qu’il ne croit plus possible une vision indépendante de la France et qu’il veuille nous lier indissolublement à l’Amérique finissante, responsable de la défense de l’Occident.

3. Et c’est justement cette notion d’Occident qui devient dangereuse et qu’Emmanuel Todd dénonce comme une idéologie, « l’occidentalisme », qui vise à instaurer partout dans le monde les vertus du libéralisme et de la démocratie pour élargir sans cesse les marchés de la libre entreprise et contrôler les sources de l’énergie indispensable à son fonctionnement. Et l’on assiste à des guerres illégitimes se parant de vertus morales et de Droits de l’homme, sous des prétextes qui s’avèrent ensuite faux sans que les bons esprits ne s’en émeuvent outre mesure, pour mettre la main sur des pays où les habitants médusés se voient obligés d’abandonner leurs coutumes ancestrales au nom de la liberté. Finalement, les libertaires maoïstes de mai 68 qui voulaient « interdire d’interdire » au nom de la liberté inaliénable de l’individu, donc contre les structures, contre la morale, contre les mœurs, contre toute hiérarchie y compris familiale, contre le passé, c’est-à-dire l’Histoire, contre les frontières et pour résumer, contre l’Etat, remportent aujourd’hui leur victoire en ayant convaincu les plus forts que le libéralisme ferait le bonheur de l’humanité, apporterait la paix puisque les frontières auraient disparues et que les conflits d’intérêts seraient résolus par la négociation dans un monde idéal.

Dans cette vision idyllique, il n’y a plus d’ennemis comme autrefois les nations en ont connus, mais des opposants illégitimes à la vision libérale occidentale qui se veut universelle, qui doivent donc être traités comme des hors-la-loi, des terroristes qui s’opposent à la communauté internationale.

4. L’Otan a eu sa raison d’être rationnelle à l’époque des deux blocs, même si de Gaulle a su préserver notre liberté d’action tout en restant membre. Elle n’en a plus depuis l’effondrement de l’URSS et est devenue le bras armé de cet occidentalisme dirigé par les Etats-Unis auquel s’associe l’UE, rangeant l’ONU au rang des accessoires nuisibles puisque souvent porteuse de messages de désaccord de nations opposées à cette panacée. Si nous ne voulons pas être associés à la campagne regardée par les musulmans du monde comme anti islamique, il faut nous en désolidariser clairement. Le Président français se trompe en croyant faire avancer la défense européenne par le biais d’un retour de nos armées dans le dispositif militaire de l’Alliance, puisque les autres pays européens n’en veulent pas, et l’Amérique non plus qui veut utiliser l’OTAN qu’elle contrôle pour inclure l’Europe dans cette défense occidentale ; et il se trompe aussi lorsqu’il pense pouvoir garder sa liberté de manœuvre : on lui fait des sourires pour l’amener à fournir une participation plus importante dans les conflits où l’Alliance est engagée, et notamment en Afghanistan, mais jamais la France ne serait autorisée à se désolidariser d’un conflit que son peuple désapprouverait mais qui serait décidé par la superpuissance. Enfin, la dissuasion nucléaire ne se partage pas. Or, la nouvelle doctrine d’emploi des forces préconisée par les cinq anciens chefs d’Etats-majors des Armées des Etats-Unis, Royaume Uni, Allemagne, Pays Bas et France, prévoit l’emploi de frappes nucléaires appelées préemptives pour lutter contre le terrorisme : absurdité terriblement dangereuse qui vise à assurer la maîtrise américaine sur la chaîne du commandement. Dangereuse car l’engrenage de la violence nucléaire ne se contrôle plus lorsque la réaction en chaîne est amorcée. L’atome a assuré la paix depuis qu’il existe parce que son emploi est et doit demeurer impossible.

5. Les déclarations du Président Poutine dénonçant la politique d’élargissement de l’OTAN à des pays traditionnellement dans l’ère d’influence russe, comme l’Ukraine ou la Géorgie, sont parfaitement justifiées. Le fin stratège a, depuis, rappelé qu’il avait soutenu les frappes initiales américaines en Afghanistan après le 11/9/2001 en offrant des soutiens logistiques. Pour déjouer les plans américains, il a offert de participer à la Force Internationale d’Assistance et de Sécurité (FIAS). Apparemment il n’a pas eu de réponse pour l’instant, les Etats-Unis ne sachant quelle posture adopter face à cette offre généreuse et volontairement embarrassante, comme pour celle de l’exploitation en commun du radar géant russe d’Azerbaïdjan pour contrer l’installation de missiles américains à longue portée en Pologne et République Tchèque, offre repoussée sous des prétextes oiseux.

6. L’AFGHANISTAN est un théâtre d’opérations injustifiées et illégales car les motifs de guerre sont faux : la coalition ne combat pas des terroristes mais des résistants Afghans de différentes ethnies même si les pachtouns sont les plus nombreux et divisés. Appuyés sur la population des différentes tribus, les « peshmergas » mènent une guerre contre l’envahisseur au nom de valeurs patriotiques, même si l’islam, majoritairement sunnite mais loin d’être unifié, instrumenté depuis longtemps par les services spéciaux pakistanais ( ISI ) avec la bénédiction des services américains, vient se superposer aux motivations nationales et fédère les différents mouvements. Il faut d’ailleurs rappeler que les Talibans avaient été portés au pouvoir grâce à l’appui des Américains et des Pakistanais avant l’attaque de 2001. Ensuite, s’il est vrai que la culture du pavot s’y est à nouveau développée (alors que les Talibans au pouvoir l’avaient pratiquement éradiquée), est-ce le rôle de l’OTAN ou de la France d’aller y guerroyer pour ce motif ? Cette guerre est vouée inéluctablement à l’échec, comme celle d’Iraq, car l’armée la plus sophistiquée ne peut rien contre des combattants de style commando. Le Vietnam l’a déjà prouvé et l’on pourrait reprendre la chanson de Jimmy Endricks, je crois, que les opposants au Président Lyndon Johnson claironnaient en choeur : « Je ne veux pas aller me battre pour défendre les Vietnamiens contre les Vietnamiens ». Hamid Karzaï agent de la compagnie pétrolière américaine UNOCAL, ne contrôle que Kaboul et risque tous les jours de se faire assassiner parce qu’il représente les envahisseurs et ne fonctionne que par accommodements successifs avec les chefs tribaux. Entendre un soldat américain répondre à un journaliste que « même si c’est dur et dangereux, il faut bien botter le cul à ces connards qui obligent les femmes à porter le voile », indique le degré de conviction des soldats de la coalition : ils sont souvent désabusés de combattre un ennemi invisible et tirent à l’aveuglette en provoquant des pertes de civils même pas impliqués dans une résistance justifiée à la coalition militaire. Le commandant américain de la Force a déclaré récemment qu’il lui faudrait au moins 400.000 hommes pour réussir sa mission, au lieu des 47.000 actuels. Mais même avec un million d’hommes il ne parviendrait pas à contrôler ce pays montagneux où plusieurs sommets dépassent les 7000 mètres.

Il est donc inutile et dangereux, et en définitive scandaleux que nous soyons encore présents militairement dans ce pays, et pire, que nous renforcions notre présence pour confirmer notre retour dans l’OTAN militaire, ce qui est déjà effectif, et pour obtenir une avancée dans la construction d’une Europe de la défense dont nos partenaires européens ne veulent pas, de même que les Américains, à moins qu’elle ne soit la force supplétive de l’Alliance dirigée par les Etats-Unis.

Retrouver l’analyse sur le site du Forum Pour la France



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